Cély - St Gildas de Rhuys

Je suis autant épuisé que heureux ce matin après 1440 minutes de torture. Je savais dès le départ combien cela serait difficile de rentrer 600 kilomètres en 24 heures. Je n'ai jamais été un grand rouleur donc c'était vraiment osé de m'aventurer sur ce genre de défi. Mais l'histoire du cyclisme, c'est justement de se confronter aussi bien aux courses d'un jour qu'aux courses par étapes... Je voulais mettre toutes les chances de mon côté pour ce record alors j'ai renoncé à courir le Giro d'Italia au printemps. Ça serait mentir de dire que je me sentais bien les jours précédents ce 4 juin. J'ai tellement peu roulé en mai pour faire du jus en vue de ces 24 heures... J'ai beaucoup douté comme souvent dans ces moments-là. Je savais que la météo aurait un rôle primordial pour ce record. Il fallait du vent globalement de dos et une température tempérée pour ne pas perdre trop d'énergie dans l'après-midi au soleil comme la nuit dans le froid. Étant un mec superstitieux, je me suis élancé de Cély en Bière comme en 2006 pour Nantes et 2013 pour Angers, avec plus ou moins le même itinéraire qu'il y a deux ans vers la préfecture du Maine-et-Loire. Je suis parti à 9h02. J'ai fait une première heure tranquille jusqu'à Malesherbes. Une fois dans la Beauce, j'ai haussé le rythme. Je savais que c'était le seul endroit où je pouvais prendre de l'avance par rapport aux 600 kilomètres sans me mettre dans le dur. Mais il faisait déjà chaud alors je n'ai pas pu creuser l'écart autant que je l’espérais. A Vendôme, après 170 kilomètres, je n'avais que 15 bornes d'avance sur mon tableau de marche tracé à 25 km/h de moyenne. Après, il a fallu serrer les dents sous le cagnard de la vallée du Loir. La voiture suiveuse n'arrivant pas, je commençais à m'énerver. J'avais faim, j'avais soif, il faisait 35 degrés au soleil, je suais abondamment et je n'avais que Karim, mon équipier en vélo à côté de moi, pour me filer un peu de pain et d'eau des cimetières rencontrés en chemin. La voiture n'est arrivée qu'au kilomètre 230 à la sortie de Château du Loir. Tellement heureux de la voir enfin là, j'ai déraillé en voulant passer le petit plateau. J'ai dû mettre pied à terre pendant une minute trente, la seule fois de la journée, et cela m'a perturbé. Aussitôt la chaîne remise en place, j'ai enfilé sans réfléchir un bidon de coca et trois sandwichs. Karim a crevé au Lude alors il a fallu l'attendre en tournicotant dans le village. A Baugé, il a enfin commencé à faire moins chaud et on a pu en remettre un peu. La voiture s'est éclipsée à Cheviré pour changer de pilote. On ne l'a revu que deux heures et demie plus tard à Vern d'Anjou. Il était 23 heures, il faisait copieusement nuit, on n'y voyait plus grand chose et ça devenait franchement dangereux. Karim était plus ou moins au bout quand moi je me sentais encore à peu près bien après 340 kilomètres en 13 heures... Je me suis changé sur le vélo pour la nuit. Jusqu'à deux heures du matin, ça allait même si je commençais à avoir des up and down : les jambes tournaient parfaitement mais mon organisme n'arrivait plus à assimiler le carburant. Je devais donc doser mon effort au millimètre. Rouler la nuit, même éclairé par les phares de la voiture suiveuse, c'est stressant. Tu dois gérer les automobilistes qui foncent dans la pénombre, les animaux qui traversent sans prévenir, l'état de la route pour ne pas passer dans un nid de poule ou tout autre piège fatal. A ce moment là, je ne naviguais plus qu'avec dix kilomètres d'avance. Je savais éperdument qu'au moindre incident, les 600 kilomètres s'envoleraient en une fraction de secondes. Alors oui, j'avais très peur de crever. J'ai perdu du temps à traverser Pontchâteau à 4 heures du matin, une ville très mal foutue. J'en ai remis vers Herbignac mais je l'ai aussitôt payé. Lorsque le jour s'est levé, c'était une forme de délivrance. Mon cerveau n'avait subitement plus à réfléchir sur où je devais poser mes roues. Fini aussi les automobilistes agressifs qui te réprimandent en te voyant rouler seul dans la nuit. J'ai reconnu le barrage d'Arzal où j'étais passé sur le Tour de France 2011. C'était l'entrée dans le Morbihan, et donc en Bretagne après plus de 500 kilomètres de vélo non-stop. C'est là que j'ai commencé à prendre du vent de face et sérieusement paniquer pour les 600. Je n'arrivais plus à relancer. Je voyais ma moyenne horaire progressivement s'effriter. Et j'étais là, impuissant à être à bloc à seulement 22 km/h. A ce moment-là, tu trouves vraiment le temps long et tu maudis le cyclisme de toutes tes forces. L'enfer a continué jusqu'à Sarzeau où je suis entré sur le circuit final long de 13 kilomètres par St Gildas de Rhuys. Après un premier tour pénible à digérer une bonne heure de vent dans la gueule, j'ai réussi à en remettre. L'état d'urgence était décrété, je n'avais plus que 2 kilomètres d'avance et donc plus le choix. J'ai fait un meilleur deuxième tour et j'ai encore accéléré dans la dernière heure, comme porté par une force extérieure. Le dernier rush d'une journée interminable. Je voulais finir seul face à l'Atlantique alors je suis allé chercher cette plage intimiste de Port Maria à St Gildas. La route était en cul-de-sac, j'étais seul au monde, c'était parfait. Quand je suis descendu de vélo après 606 kilomètres, je n'arrivais même plus à marcher alors je me suis effondré sur le bord de la route. J'ai eu 50 minutes difficiles dans une sorte d'épuisement total. J'avais envie de pleurer de bonheur mais je n'avais plus assez d'énergie pour ça... Il y a neuf ans, j'avais insulté mes détracteurs après 407 kilomètres dans Nantes. Là, je n'avais pas d'envie particulière de violence. Faire 606 kilomètres de vélo en une journée se passe de commentaire. Après avoir couru 7 Grands Tours et gravi plus d'un millier de cols, je tenais enfin l'exploit absolu sur une journée, ces fameux 600 kilomètres qu'aucun de mes adversaires n'a touché, ni-même approché... Je voulais mettre le record le plus loin possible et je l'ai fait. Je remercie mon vélo, le BMC SLR01 avec ses roues Mavic R-Sys, qui a tenu le choc jusqu'au bout. Karim qui m'a assisté sur le bike pendant 354 kilomètres, Manu qui a conduit la voiture toute la nuit, et Magali, la fille de ma vie, celle que j'aime depuis 18 mois et qui a rendu cet exploit possible en m'accompagnant dans ce projet irrationnel... C'est la première fois de mon existence que je me suis dit que je pouvais arrêter le vélo maintenant parce que j'avais tout gagné. Mais étant donné que je ne sais faire que pédaler, je vais juste m'accorder cinq jours off avant de reprendre le fil directeur de ma carrière. Les Alpes, la montagne et les Grands Tours...

 

Le parcours : Cély en Bière - Milly la Forêt - Oncy sur Ecole - Tousson - Nanteau sur Essonne - Malesherbes - Orveau Bellesauve - Césarville Dossainville - Engenville - Guigneville - Greneville en Beauce - Châtillon le Roi - Jouy en Pithiverais - Crottes en Pithiverais - Aschères le Marché - Trinay - Artenay - Sougy - Patay - Tournoisis - Epieds en Beauce - Charsonville - Ouzouer le Marché - St Laurent des Bois - Marchenoir - St Léonard en Beauce - Oucques - Epiais - Coulommiers la Tour - Vendôme - St Rimay - Montoire sur le Loir - Troo - Poncé sur le Loir - Ruillé sur Loir - La Chartre sur le Loir - Marçon - Vouvray sur Loir - Château du Loir - Vaas - Le Lude - Savigné sous le Lude - Baugé en Anjou - Cheviré le Rouge - Montigné lès Rairies - Durtal - Daumeray - Châteauneuf sur Sarthe - Champigné - Thorigné d'Anjou - Le Lion d'Angers - Vern d'Anjou - Angrie - Candé - Freigné - St Mars la Jaille - Bonnoeuvre - Riaillé - Joué sur Erdre - Nort sur Erdre - Héric - Fay de Bretagne - Bouvron - Campbon - Pontchâteau - Ste Reine de Bretagne - La Chapelle des Marais - Herbignac - Férel - Arzal - Muzillac - Ambon - Surzur - Sarzeau - St Gildas de Rhuys, 606 kilomètres


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Km 440, Nort sur Erdre (44) Km 440, Nort sur Erdre (44) Km 606, St Gildas de Rhuys (56)
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