Cély - Mont Ventoux

La naissance de ce projet :

Ca fait cinq ans que je rêvais d’un marathon pareil, deux ans que j’y pensais sérieusement et le déclic est intervenu dans ma tête l’année dernière quand j’ai enfin réussi à boucler seul 300 kilomètres de vélo en une journée sur Cély – Cosne – Cély. Voyant qui me serait difficile à l’avenir de faire mieux sur un jour, je me suis dit que c’était le moment de passer à des chevauchées d’une semaine et comme ça est née l’idée de cette folle cavalcade à étapes. Quant à l’arrivée au Mont Ventoux, j’éprouve depuis l’an 2000, année où je l’ai monté pour la première fois à tout juste 17 ans, une certaine fascination pour cette montagne de psychopathe et comme je suis quelque part un psychopathe, je n’ai rien trouvé de plus normal que de finir mon épopée là-haut à 1912 mètres d’altitude !


L’organisation :

Une organisation assez simple étant donné que je suis parti seul sur mon vélo avec juste un sac à dos qui contenait un short, un tee-shirt, une paire de sandales, un pneu, deux chambres à air, un antivol, un tournevis, un téléphone portable avec une recharge, un appareil photo, un pot de pommade, une boîte de barres énergétiques, des photocopies des cartes de France avec itinéraire tracé dessus, un stylo, un carnet de chèques et un peu de liquide…

Je dors à l’hôtel les trois premiers jours à Nevers, Vichy et Yssingeaux. Le quatrième jour, je me suis arrangé pour crécher chez un pote à Montélimar.


La préparation :

Pas de préparation spécifique. Je suis un mec qui court avant tout au feeling et j’avais décidé de ménager ma monture les trois semaines précédent l’événement, quitte à ne pas être forcément très bien le premier jour… De plus, je m’étais râpé toute la main gauche lors d’une stupide chute le lundi 9 mai donc je n’avais pas vraiment pu beaucoup rouler avant le départ, cette blessure me gênant considérablement au quotidien…


La course :


  • 1ère étape, lundi 30/05/05 : Cély en Bière (77) - Nevers (58), 194 km en 8h22 à 23,1 km/h

Cély en Bière – Fleury en Bière – St Martin en Bière - Arbonne la Forêt - La Chapelle la Reine – Aufferville - Château Landon – Corquileroy - Montargis – Nogent sur Vernisson - La Bussière – Bonny sur Loire – Neuvy sur Loire - La Celle sur Loire – Myennes - Cosne sur Loire - Pouilly sur Loire – Mesves sur Loire – La Charité sur Loire – La Marche – Tronsanges - Pougues Les Eaux – Varennes Vauzelles – Nevers

Je n’ai pas super bien dormi la veille du grand départ par rapport à toute cette tension mais bon j’emboîte mon vélo d’un pas sans vraiment penser au fait que c’est toute la France dans sa longueur que je vais devoir me taper cette semaine. Je pars à 7h40 de chez moi lundi matin. 12°C avec de la bruine et le vent d’ouest de côté toute la journée. Je descends jusqu’à Montargis par les petites routes que je connais bien. Là-bas, je m’engage sur la N7 jusqu’à Cosne sur Loire où je mange chez ma tante et me repose pendant deux heures devant Roland-Garros. Ca fait du bien de s’affaler dans un canapé surtout que je n’ai pas de super sensations au niveau des jambes… même si j’ai dévoré les 135 premiers kilomètres à plus de 23km/h de moyenne ! Quand je repars sur Nevers vers 16 heures, il fait déjà un meilleur temps et j’ai récupéré un petit peu. La route qui mène à Nevers est interminable et il y a deux côtes sèches à Varennes-Vauzelles qui font bien mal aux cannes. J’arrive à 18h45 dans la préfecture nivernaise et prends de suite ma chambre d’hôtel ! Après c’est un enchaînement qui deviendra classique au fil de la semaine : bonne douche – repas dans une pizzeria – dodo bien mérité !

  • 2ème étape, mardi 31/05/05 : Nevers (58) - Vichy (03), 118 km en 5h15 à 22,5 km/h

Nevers – Sermoise sur Loire – Chevenon – Luthenay Uxeloup – Dornes – Moulins sur Allier – Toulon sur Allier - Bessay sur Allier – St Loup – Varennes sur Allier – Créchy – Billy – St Germain des Fossés – Vichy

La journée tranquille quelque part. Je tenais absolument à faire une journée courte de vélo le lendemain du départ et ce mardi 31 juin restera comme le moment le plus agréable que j’ai passé sur mon vélo de la semaine avec le beau temps et le vent plutôt favorable. Deux beaux monuments sur le parcours aussi avec la cathédrale de Moulins et le fort de Billy. C’est aussi le jour où j’ai découvert la méthode de rouler à l’eau sucrée plutôt qu’à l’eau claire. Cela a été d’une efficacité redoutable et ça m'a permis aussi de grignoter moins de barres énergétiques. Comme je n’avais pas mangé le midi, je me suis enfilé le soir dans une brasserie des tagliatelles à la bolognaise avant une entrecôte avec des frites, ça m’a bien calé et après j’ai bien dormi !

  • 3ème étape, mercredi 01/06/05 : Vichy (03) - Yssingeaux (43), 159 km en 7h04 à 22,4 km/h

Vichy – Abrest – St Yorre – Puy Guillaume - Néronde sur Dore - Courpière – Olliergues – Vertolaye - Ambert – Marsac en Livradois – Arlanc – Dore l’Eglise – St Jean d’Aubrigoux – Craponne sur Arzon – Retournac – Yssingeaux

Le premier tournant de la semaine avec les premières bosses tant redoutées du Massif Central. A mon agréable surprise, je récupère bien la nuit de mes efforts et je me sens de mieux en mieux physiquement au fil des jours. Ca tombe bien car aujourd’hui la grande bagarre commence… A la sortie de Courpière, c’est la première grosse montée de mon périple. Elle dure 4 kilomètres avec passage a sommet à 537 mètres avant de plonger dans les gorges magnifiques de la Dore et d’entrevoir le fabuleux village d’Olliergues. Je roule fort dans la vallée qui mène jusqu’à Ambert où je me restaure vers 13 heures. Je repars ensuite toujours sur cette D906 interminable que je sillonne depuis le départ ce matin de Vichy. A Arlanc, je prends une petite route sur ma gauche qui m’emmène à Dore l’Eglise. Un mignon petit bled qui me met face au premier véritable mur. Direction le plateau de Craponne sur Arzon à 1000 mètres d’altitude. Ca monte pendant neuf bornes. En haut, on arrive en Haute-Loire et de là je peux admirer tout le département du Puy-de-Dôme que je laisse derrière moi. Le département de la Haute-Loire, c’est la pampa la plus complète, une commune tous les 20 kilomètres, des forêts, des herbages à perte de vue sur les hauts plateaux avec des vaches, beaucoup de vaches… Et là, ce coup-ci, c’est parti, c’est constamment montée - descente, pas un centimètre de plat, jamais le même braquet utilisé, tantôt à 50 km/h dans une descente, tantôt scotchée à 12 km/h dans une bosse, le véritable plan casse-patte ! Mais en ce premier jour de juin, je tiens le choc honorablement. Je dirai même que je me révèle à moi-même en tenant la distance après trois jours de course et en enchaînant les montées comme des perles sans jamais me mettre dans le rouge. C’est quand même bien pour un francilien qui d’habitude chez lui grimpe au maximum pendant un kilomètre ! J’arrive à Yssingeaux à 18 heures et je ne traîne vraiment pas ce soir-là pour aller récupérer très vite au lit de mes efforts.

  • 4ème étape, jeudi 02/06/05 : Yssingeaux (43) - Montélimar (26), 151 km en 6h27 à 23,4 km/h

Yssingeaux – Tence – Le Chambon sur Lignon - St Agrève – Nonières – St Julien Labrousse – St Sauveur de Montagut – Les Ollières sur Eyrieux - Privas – Allisas – Chomérac – Meysse - Rochemaure – Montélimar

Dans ma tête, j’ai déjà fait le plus dur. J’ai tellement été à l’aise hier qu’aujourd’hui sur un parcours qui topographiquement me fait descendre, je me prépare à une journée très tranquille. Ce que je ne sais pas, c’est qu’il y a encore plus de cols que la veille. Ce que je ne connais pas, c’est ce département tortueux de l’Ardèche qui déglingue les organismes. En Haute-Loire, j’étais tranquille à 900 mètres d’altitude sur les plateaux balayés par le vent frais. En Ardèche, je tombe dans une vallée caniculaire et je remonte aussi sec un col, et ça toute la journée… Le jour le plus pénible de ma vie de coureur cycliste en réalité depuis une demi-décennie. Et puis toutes ces petites routes bourrées de gravillons et de nids de poule au milieu de nulle part où il n’y a pas de réseau téléphonique si bien que si vous avez un incident mécanique vous êtes immédiatement dans la grosse merde… J’ai eu très peur ce jour-là en plus de la fatigue. Un état de stress incroyable. Avec pour finir 38°C dans la vallée du Rhône. D’ailleurs j’ai terminé en fringale, mon organisme ne marchait plus vraiment et heureusement que les derniers kilomètres étaient plats ! Ce jour-là, j’ai trouvé un nom à ma douleur : l’Ardèche ! Sinon de nouveaux superbes paysages avec les gorges du Lignon et de l’Eyrieux.

  • 5ème et dernière étape, vendredi 03/06/05 : Montélimar (26) - Mont Ventoux (84), 147 km en 7h09 à 20,5 km/h

Montélimar – Espeluche – Rochefort en Valdaine – Grignan – Grillon – Richerenches – Visan – Vaison la Romaine – Malaucène – Mont Ventoux

Le dénouement tant attendu. Enfin. Après quatre jours de course et la traversée houleuse du Massif Central, je ne suis plus frais physiquement et encore moins mentalement. Je crois même que je suis plus ou moins au bout du rouleau. Je pars tôt le matin de Montélimar pour éviter au maximum la chaleur de la mi-journée et roule comme un barje de façon à arriver le plus vite possible au pied du Ventoux. A peine le temps d’admirer les bourgades provençales de Grignan et de Vaison-la-Romaine que je pénètre dans Malaucène à 10h55. Je me repose quelques instants et pose mon casque dans un fourré avec toutes mes affaires inutiles pour m’alléger au maximum et entrer en ébullition dans la montée le plus tard possible. Je m’engage dans l’ascension à 11h02 pour 21 kilomètres à 7,5 % de dénivellation moyenne après 688 kilomètres de course ! Tout à gauche d’entrée de jeu. Pas question de faire le malin. Ca sera 32x23 du début à la fin. Ou presque. Heureusement que ce n’est pas encore le cagnard. La montée du Géant de Provence par Malaucène se fait par pallier, tantôt 6%, tantôt 10%, jusqu’à 12% même à certains endroits. Je fais de la patinette dans les relatifs faux plats et m’arrache comme un mort de faim dans les portions raides. C’est vraiment hardcore. Je monte dans les 11 km/h et à ce rythme là je vais en chier mathématiquement deux heures. Mon but est d’arriver en haut sans jamais mettre pied à terre. Un véritable combat de titans. Je dépose un mec dans les plus forts pourcentages en roulant à 9 km/h, ça montre la violence de la pente… Dans le milieu du col, aux alentours des 1200 mètres, c’est là que c’est le plus dur avec 3 kilomètres à plus de 10%. Je me mets en danseuse pour tenir le choc mais jamais très longtemps par peur de tomber de ma bicyclette tellement je suis au bout du rouleau. Alors je monte assis sur ma selle en force comme on fait du home-trainer l’hiver en somnolant sur son plus gros braquet. Tirer le 32x23 dans le Ventoux après la descente de la France, c’est pour moi comme rouler sur le 52x12 vent de face dans les champs de la Beauce. Le même combat physique. Avec les jambes qui tournent péniblement à 60 tours/minutes. Quant le replat du Mont Serein arrive à 1500 mètres d’altitude, c’est une délivrance. Il reste six bornes et c’est là que je me lance vraiment dans le bras de fer final. J’essaie de mouliner mais impossible de le faire très longtemps, je subis inéluctablement la pente, même avec mon 32x23. Je n’ose même pas imaginer si je n’avais pas de triple plateau. Toute cette sueur qui dégouline de partout dans une atmosphère qui devient froide avec le vent et l’air de plus en plus difficile à respirer. J’arrive dans la partie lunaire. Je vois enfin le toit du Ventoux. Le sommet de ce salopard. Il fait maintenant un froid vif comparée à la chaleur dans la plaine. 10 degrés tout au plus. Mais comme mon corps est en ébullition je me rends plus vraiment compte de quoi que ce soit. Dernier kilomètre. Dernier lacet et relance à 27 km/h qui sera assez brève... avec un retour à 12 km/h sur le petit plateau. Je n’en peux vraiment plus. Une partie de ma jeunesse défile dans ces derniers hectomètres. Toutes les souffrances consenties depuis 5 ans pour un jour faire ce truc de malade… J’en ai la chair de poule. Je vois l’arrivée. Dernier coup de pédale. Et ça y est, c’est fait, je suis au sommet. 1h58 d’escalade entre 160 et 190 pulsations par minute. J’ai alors qu’un seul réflexe, celui d’aller contre un mur dans un coin me blottir sur mon vélo pour récupérer. Je reste au mois trois minutes comme ça. A ruminer ma douleur. A vivre mon bonheur. Putain de rêve. Putain de vie. Et putain de Ventoux. Ensuite, je ferai quelques photos, irai manger au restaurant du col et redescendrai une heure plus tard vers la gare SNCF la plus proche pour rentrer en train dans la foulée… Fascinant Mont Ventoux !

  • Total : Cély en Bière (77) – Mont Ventoux (84), 769 km de vélo seul sans assistance sur 5 jours en 34h17 à la moyenne horaire de 22,5 km/h !!!

Chargement des images ...
loading
Km 135, Cosne sur Loire (58) Km 194, Nevers (58) Km 253, Moulins sur Allier (03) Km 295, Billy (03) Km 375, Olliergues (63) Km 398, Ambert (63) Km 413, Dore-l'Eglise (63) Km 429, Craponne sur Arzon (43) Km 456, Retournac (43) Km 471, Yssingeaux (43) Km 527, Les Nonières (07) Km 532, St Julien-Labrousse (07) Km 553, Gorges de l'Eyrieux (07) Km 587, Privas (07) Km 646, Grignan (26) Km 677, Vaison-la-Romaine (84) Km 688, Malaucène (84) Km 710, Mont Ventoux (84) Km 710, Mont Ventoux (84) Km 710, Mont Ventoux (84) Km 710, Mont Ventoux (84) Km 710, Mont Ventoux (84)
© Thierry Bientz - 2019 © Code & Design by LBIE