Paris - Francfort

Paris - Francfort. Cette course de malade qui trottait dans mon esprit depuis deux ans et demi, depuis que j'étais venu une première fois en Allemagne voir ma cousine résidant à Mayence !

La course aux 400 en 2006, le syndrome rotulien ensuite puis le retour progressif aux affaires l'an passé ne m'avait pas permis d'entrevoir cette course explosive jusqu'à là. Jusqu'à ce que je ne franchisse un nouveau pallier en ce début de saison. Deux courses à étapes de tous les dangers parfaitement bouclées en mars, Marseille - Nice puis Nantes - Limoges, m'avaient donné certaines garanties pour ce Paris - Francfort. Paris - Francfort, ses 6 jours de course pour ses 800 kilomètres au final !

Je ne m'étais jamais aventuré aussi longtemps sur les routes, en nombre de jours comme en quantité de bornes... alors ? L'absence de massif montagneux à escalader (parce qu'on ne peut pas dire que les Vosges du Nord furent un obstacle) comparé au Cély - Ventoux de 2005 ou au Lyon - San Remo de l'an passé rendait certes cette course plus abordable mais quand même. Et s’il n'y avait pas de massif montagneux sur mon chemin, il y avait un nombre incalculable de côtes, de la vallée de la Marne le premier jour à la vallée du Rhin le dernier !

Mais la véritable difficulté de ce Paris - Francfort était évidemment ce qu'allait me réserver la météo. Le froid, la pluie et par-dessus tout le vent. J'ai souffert en ce sens énormément le premier jour, le jour de mes 25 ans. Je n'aime pas les cadeaux et la météo ne m'en a vraiment pas fait ce 21 avril 2008. J'avais choisi de partir de Paris plutôt que de Melun pour rendre un caractère plus ronflant à ce périple vers l'Allemagne. Aussi pour le symbole. Partir le jour de ses 25 ans depuis la ville où l'on est né est forcément émouvant. Surtout lorsque l'on repasse un quart de siècle plus tard devant l'hôpital où votre tendre mère vous a mis au monde ! Il y a avait aussi le fait de repasser dans la rue où ma grand-mère récemment décédée vivait qui était émouvant. Je voulais faire de ce 21 avril 2008 un grand jour et je l'ai fait. 45 minutes de parade dans Paris avant de s'enfuir de la capitale par la Porte de Pantin. C'est à ce moment là que j'ai commencé à prendre la pluie, seulement une fois sorti de Paris...

Pluie soutenue associée à fort vent de face, la sortie de la banlieue parisienne fut vraiment horrible, franchement horrible, un cauchemar. Une fois passé Clichy-sous-Bois, ce sont les champs à perte de vue, déjà...

Je suis passé à Claye-Souilly puis au nord de Meaux comme prévu évoluant à une vitesse moyenne déprimante de 16 km/h. Dès Meaux, je savais que dans ces conditions météorologiques épouvantables je ne pourrai jamais rejoindre Reims dans des conditions normales. J'ai pensé à d'autres artifices, comme m'arrêter un peu plus tôt sur le parcours mais il n'y avait pas d'hôtel à prix abordable donc j'ai continué.

Arrivé à Lizy sur Ourcq, la pluie a cessé. J'en ai profité pour "me déshabiller" de mon K-Way et de mes jambières afin d'accélérer le rythme. Mais je n'ai jamais réussi. La départementale balayée par les rafales de vent contraire menant à Château-Thierry fut aussi un véritable cauchemar. J'étais à 20 km/h à bloc. J'avais les muscles qui fricotaient et les crampes qui commençaient à venir alors que je n'avais même pas fait 100 kilomètres. Aussi pitoyable qu'inimaginable !

Après maints efforts, j'apercevais Château-Thierry avec juste la distance des 110 kilomètres au compteur nécessaire pour rouler CdF donc je me décidais de m'arrêter là quoiqu'il arrive. Pour faire justement ces 110 bornes, je suis allé faire un léger détour à la côte 204 devant ce grand monument américain commémorant la mémoire de ses soldats morts ici en 1914-18. Depuis là, il y avait une vue grandiose sur Château-Thierry et toute la vallée de la Marne. Château-Thierry, la mal nommée pour le coup car j'étais tout sauf dans mon château en ce premier jour de course. J'étais dans les oubliettes à galérer monstrueusement au fond du trou...

Une fois arrivée à la gare de Château-Thierry, j'ai constaté que j'avais raté un train pour Reims à un quart d'heure près et que le prochain n'était pas avant une heure et demie. Donc je me suis dit que je pouvais rejoindre la gare suivante de Dormans plutôt que de glander inutilement là. Ce que j'ai fait à un rythme de sénateur. En bas dans la vallée de la Marne, j'ai pris moins de vent et ça a commencé à aller mieux. Je sentais malgré tout toujours les crampes qui n'étaient pas loin de partir. A Dormans, je n'étais plus qu'à 40 kilomètres de Reims mais 40 kilomètres de montagne russe sur les hauteurs balayées par le vent... donc impossible à faire sans finir dans un état lamentable ! J'ai donc mis mes rêves de Paris - Francfort d'un trait de côté en montant dans un TER pour Reims. Quoiqu'il arriverait maintenant, je savais qu'il manquerait ces 40 bornes entre Dormans et Reims au moment du décompte final...

J'ai évidemment mal dormi à l'hôtel, tiraillé par les douleurs musculaires. Et même si j'ai passé une douzaine d'heures au lit, ça ne m'a pas permis de repartir le lendemain de bon pied vers Bar-le-Duc. Un deuxième jour où la météo s'était passablement améliorée. Heureusement. Pas de pluie et vent de côté. A la moyenne pathétique de 18 km/h du premier jour, j'allais pouvoir rouler en ce mardi 22 avril 2008 à plus de 22 km/h de moyenne, à une vraie vitesse en quelque sorte. Reims - Bar le Duc au plus court, c'est un tracé dépourvu de toute attraction. Et plus de 50 kilomètres sans le moindre village traversé entre Cuperly et Nettancourt sur la D994, très mal revêtue et soit disant ancienne chaussée romaine ! On est ici dans le no man's land champenois au milieu de nulle part. Il y a juste la ligne grande vitesse est-europénne. En parallèle l'autoroute A4. Et encore en parallèle le néant ! Moralement, c'est très dur de pédaler sans voir signe de vie pendant plus de deux heures de course mais bon j'en ai vu d'autres. Plus la journée passait et plus la météo s'améliorait. Aux deux tiers du parcours, sentant que j'allais de mieux en mieux, j'ai décidé de visser. Pour transpirer un peu. Pour faire tourner enfin les jambes à plein régime. Chose que je n'avais jamais pu faire depuis le départ de Paris. Et cela m'a fait un bien fou. Je suis arrivé à Bar-le-Duc dans un état correct, avec quelques sensations retrouvées et j'ai passé la soirée avec mon autre cousine habitant sur place...

Mercredi maintenant vers Freyming-Merlebach. Ma meilleure journée de ce Paris - Francfort. Avec la force et le moral en hausse. Ce genre de journée où vous savourez de voir les soucis des jours précédents derrière vous. Météo identique à la veille. Pas fameuse mais pas chiante... donc bien au final. Longue étape très bien gérée. Vent de côté au départ, puis de face vers Pont-à-Mousson, puis de trois quarts dos une fois entré dans le département de la Moselle. Un bon 23 km/h de moyenne au final et un soulagement d'arriver à mi-course dans un état correct. Seul bémol, pas la moindre pizzeria ouverte près de mon hôtel et l'obligation d'aller se ravitailler dans un supermarché. OK, ça m'a permis de mater Barça-Manchester tel un américain se goinfrant devant sa télé mais pas l'acquisition de sucres lents pour la journée de demain...

Jeudi où j'ai donc été un peu moins bien à cause de mon repas à l'arrache de la veille. Je suis parti au ralenti vers Saarbrücken où je suis entré pour la première fois en Allemagne. Avant de revenir en France à Sarreguemines. J'ai pris vent de côté toute la journée et comme le parcours était très vallonné je n'ai pas bien roulé. J'ai été fatigué très tôt dans la journée et j'ai eu peur un temps d'être dans un jour sans. Finalement je n'étais que dans un jour moyen et lorsque j'ai vu à Bitche qu'il ne me restait que 46 bornes pour Wissembourg ça m'a soulagé. C'est là qu'a commencé véritablement mon incursion dans les Vosges du Nord. Une formidable région où les magnifiques vaches écossaises sont les stars des lieux. A Lembach, au kilomètre 100, j'étais sauvé même s'il me restait encore à escalader la Cima Coppi de ce Paris - Francfort, c'est-à-dire le plus haut sommet de mon périple, le col du Pigeonnier à 432 mètres d'altitude. Même en forme moyenne, j'ai escaladé le seul col répertorié de la semaine avec une violence inouïe. J'avais envie de m'amuser, de transpirer, de me tester dans ce long faux-plat et j'ai tout donné. Une escalade de 20 minutes entre 17 et 25 km/h à 170 pulsations par minute, c'était fort. Proche du sommet, il y avait deux allemands dans le dur que j'ai littéralement déposé. Je n'avais jamais vu un tel contraste de vitesse dans un col depuis bien longtemps. Quelques instants, je me suis imaginé en Jan Ullrich dans un col du Tour de France. Mais le Pigeonnier n'est pas un col du Tour. Et Ullrich serait passé ici du temps de sa splendeur assis le cul sur la selle sur le 52 dents à 35 km/h sans broncher d'une oreille ! Au sommet du Pigeonnier, il n'y avait plus qu'à descendre sur Wissembourg, très beau bourg alsacien où tout se passerait bien pour l'étape...

Vendredi serait le jour de ma véritable entrée en Allemagne. J'ai fait juste un kilomètre ce jour en France, juste le départ dans Wissembourg. Avant d'entrer en Allemagne. Landau, Neustadt, Bad Dürkheim, Alzey avant Mayence pour les grandes villes traversées. En Allemagne, tout est différent par rapport à la France. Il y a des tonnes de pistes cyclables. Qui vous font perdre du temps car pendant ce temps-là vous ne pouvez pas enchaîner. Il y a aussi des tonnes de voitures. Des tonnes de vélo encore. Il y a beaucoup plus de gens qui bougent en quelque sorte. J'ai fait toute ma journée entre la vallée du Rhin sur ma droite et les vastes forêts sur ma gauche du Natural Pfalzermald. Ma carte ne couvrait que la moitié de ma journée. J'avais tracé le reste sur mappy. Et j'ai roulé un peu dans l'inconnu passé Bad Dürkheim. J'ai eu peur, très peur. Peur de ne jamais arriver à Mayence. Et ça je ne le voulais absolument pas. Pas de remake du premier jour. Dans la deuxième partie de la course, sans carte, je me suis mis à visser sévèrement. J'étais quasiment à bloc. Plus j'avançais et plus il y avait de voitures. Plus j'avançais et plus les indications sur les routes devenaient douteuses. J'ai dû faire appel à mon sens de l'orientation exceptionnel pour m'en sortir. Déjà dans Alzey où les indications étaient lamentables. Puis dans la banlieue de Mayence. Incroyable qu'on puisse faire des indications aussi calamiteuses dans un grand pays européen. Mayence, Mayence, si on écoutait la DDE allemande, on ne pourrait y aller que par l'autoroute. Et les vélos n'ont pas le droit d'aller sur l'autoroute en Allemagne comme ailleurs aux dernières nouvelles. J'ai roulé dans le final par conséquent au feeling total, humant le parfum pollué de la vallée du Rhin, échangeant en anglais avec une jolie germanique pour trouver mon chemin. Bref, j'ai été très fort, et cela dans tous les sens du terme. Mayence et son agglomération font un peu plus de 200 000 habitants. Et son agglomération est un bordel sans nom. Sans nom comme sans indication. J'ai été sauvé lorsque je suis tombé sur un tramway. A un arrêt, il y avait un plan des stations et comme ce dernier filait tout droit vers la gare centrale, je n'ai plus eu qu'à le suivre. Mainz HbF atteint, c'était gagné. Les retrouvailles avec ma cousine. Je n'avais plus qu'à finir le travail le lendemain dans Francfort...

Samedi et dernier jour sans accroc. Météo clémente avec le soleil rayonnant. Premier et seul jour de mon périple. J'étais parti sous la pluie de Paris lundi matin. Et j'arriverai sous le soleil samedi après-midi dans Francfort. Mayence et Francfort ne sont distantes que de 45 kilomètres. Donc j'ai dû tortiller pour faire les minimales 110 kilomètres requis pour rouler CdF. 110 kilomètres qui me permettraient au final de faire pile 800 kilomètres en 6 jours depuis Paris. Autant dire que l'occasion était trop belle. J'ai fait un détour par Wiesbaden avant de partir vers l'est. Vers 15 heures, je suis entré dans Francfort. J'avais vraiment beaucoup de mal à réaliser. Réaliser que j'étais en train de conclure la course la plus ronflante de ma jeune existence. Paris - Francfort quoi ! Il y a des TGV comme des avions internationaux qui assurent cette relation plusieurs fois par jour. Et toi tu le fais en vélo. Autant dire que ça cause plus que tout. Aux amateurs de cyclisme comme au dernier des incultes !!!

J'ai vraiment savouré dans Francfort. Pris mon temps. Retenu le passé. J'avais fini au Ventoux en 2005 dans le stress à cause d'un train à prendre dans la foulée comme à San Remo en 2007 à cause d'une grève des cheminots de la région P.A.C.A. Alors aujourd'hui, je voulais vraiment en profiter. Croquer l'instant à pleine dent. Me promener tranquillement le long du Main comme parader devant les plus hauts gratte-ciel d'Europe. Kaiser Bientz dans son fief en quelque sorte ! Et je l'ai fait. C'était très agréable. Une fois terminé dans Francfort, j'ai pris le train pour rentrer sur Mayence. Dedans, je ne me disais pas la phrase habituelle après chaque exploit : "c'est bien, mais tu n'as fait que ton devoir petit homme". Je me disais plutôt et cela pour la première fois de ma vie : "c'est bien, tu as fait quelque chose de grandiose, tu n'étais pas forcé de le faire mais tu l'as fait, c'est tout à ton mérite". Dans cette différence de ressenti, c'est évidemment la haine qui différait. Cette haine qui m'a poussé par le passé à faire les trucs les plus dingues dans le cyclisme. Et qui se finissait toujours par "oui un exploit, mais ce n'est pas le tien, c'est ta haine pour le passé qui t'a forcé à le faire". Alors que là, à Francfort, tout était différent. Il n'y avait pas de haine. Pas de challenge contre untel ou untel. Je ne sais pas si c'est le caractère international et donc différent de ce périple qui a fait que. Enfin toujours est-il qu'en entrant dans Francfort j'étais fier, heureux, émerveillé... mais pas revanchard, ni haineux, ni quoi que ce soit de négatif ! J'étais parti de Paris pour rendre un hommage à ma mamy comme à ma maman. J'ai vu mes deux cousines sur le parcours, les deux seules filles de mon âge avec qui j'arrive à m'entendre réellement. C'était quelque part la course de l'amitié. Et dans Francfort, j'étais "juste" content de finir une merveilleuse semaine de vélo depuis Paris. A 25 ans, je semble donc être sur la voie de la guérison terminale. A 25 ans, je suis en train de devenir un homme mûr, intègre et en paix avec soi-même...

 

  • Le parcours :

21/04/08 : Paris - Bobigny - Livry Gargan - Courtry - Claye Souilly - Chauconin Neufmoutiers - Varreddes - Lizy sur Ourcq - Montreuil aux Lions - Chateau Thierry - Crezancy - Dormans, 143 km

22/04/08 : Tinqueux - Reims - Mourmelon le Petit - Vadenay - Nettancourt - Brabant le Roi - Bar le Duc, 122 km

23/04/08 : Bar le Duc - Lavallee - Sampigny - Rambucourt - Pont à Mousson - Louvigny - Han sur Nied - Faulquemont - St Avold - Freyming Merlebach, 157 km

24/04/08 : Freyming Merlebach - Forbach - Saarbrucken - Sarreguemines - Rohrbach - Bitche - Lembach - Col du Pigeonnier - Wissembourg, 122 km

25/04/08 : Wissembourg - Landau - Neustadt.A.d.W. - Bad Durkheim - Alzey - Worrstadt - Mayence, 146 km

26/04/08 : Mayence - Wiesbaden - Gross Gerau - Landen - Dreieich - Neu Isenburg - Francfort, 110 km

 

  • Total : Paris (75) - Francfort (Allemagne) par Tinqueux (51), Bar le Duc (55), Freyming Merlebach (57), Wissembourg (67) et Mayence (Allemagne), 800 kilomètres parcourus en 6 jours !

 


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