Cély - Cosne - Cély

Aujourd'hui, jeudi 1er juillet 2004, c'est ma dernière chance. A force d'avoir trop attendu, ma forme n'est plus ce qu'elle était au début du mois de juin. Niveau météo, la température est bonne mais le vent moyen en étant toute la journée de côté. Aujourd'hui doit être mon dernier récital de violence sur les routes de ma région : 300 kilomètres aller-retour jusqu'à Cosne sur Loire depuis mon village de Cély-en-Bière ! Je pars à 5h43 du matin de chez moi. Le combat s'engage alors que le soleil ne s'est toujours pas levé. Pour ne pas me mettre une pression supplémentaire, j'ai décidé de bloquer mon compteur sur la fonction horloge afin de ne surtout pas voir le nombre de kilomètres déjà parcourus. Car 300 kilomètres, c’est avant tout dans la tête. Si vous regardez tout le temps le nombre de bornes que vous faîtes, vous savez en permanence combien il vous en reste à faire et vous risquez de vous décourager devant la grandeur disproportionnée des chiffres. Je roule donc juste au temps, en me disant uniquement combien d'heures de vélo il me reste à tenir. Et je suis parti sur un rythme normal, autour des 20 km/h. A Thimory, après quatre heures de course, je m'enfile une demie baguette pour me restaurer en plus de mes barres énergétiques. A l’approche de Gien, je m’efforce de garder la même fréquence de pédalage. Me voilà, à midi, dans la vallée de la Loire. J'entre dans le Cher, toujours serein. Si je ne regarde pas mon chronomètre, je cherche souvent le panneau de Cosne sur Loire. En vain. Ce n'est qu'à Léré que je découvre Cosne à seulement 10 kilomètres. L’imposant pont de la Loire que je franchis avant d’entrer dans la sous-préfecture nivernaise est un sommet dans ma carrière cycliste car c’est ici que je rebrousse chemin, à 137 kilomètres de Cély-en-Bière, au plus lointain endroit où je me sois aventuré à bicyclette ! Je franchis cet ouvrage d'art au ralenti, relâchant l’étreinte un temps soit peu, afin d’apprécier la beauté du décor, de savourer mon dix-huitième département que représente à présent la Nièvre ! Conscient de vivre un grand moment, je me prends la tête à deux mains et me pince très fort le visage pour réaliser que ce n'est pas un rêve. Le « Come On » que je lâche violemment à Cosne en dit long sur ma détermination et sur toutes les souffrances que j'ai dû endurer pour parvenir seul un jour dans ce lieu magique. D’où je domine parfaitement la situation, la situation de ce pari insensé… que je viens déjà de remplir à moitié. Il est alors 14 heures. Deux minutes plus tard, je débarque chez ma tante. La façon dont je m’arrête chez elle est digne d’un ravitaillement de Formule 1. Vingt minutes pour me restaurer. Pas une de plus. Le temps est compté. Je repars à 14h22 en direction de Cély. Il me reste alors 145 kilomètres à parcourir. Je ne me se sens pas très bien entre 14h30 et 16h30 à cause de la digestion de mon repas. Mais, c’est en quittant Briare, peu avant 17 heures, après 200 kilomètres, que le véritable bras de fer s’engage. Où je commence à lutter intensément contre la fatigue, contre la peur, contre le stress, contre tout en réalité… Le souvenir douloureux d’une crevaison au même moment sur la longue route d’Auxerre qui avait failli me priver d’un triomphe amplement mérité commence à refaire surface. C’est le moment clé, le tournant de la course… et de mon destin ! C’est là que tout se joue. C’est le final. Dans une épopée comme celle-ci, les moments les plus passionnants à vivre sont toujours les derniers. J'ai déjà fait 210 bornes. Je suis sur le trajet du retour depuis un petit moment. Je commence à tenir le bon bout. J'entre dans la phase terminale, celle où le calcul n’est plus possible, celle où il faut pédaler le plus fort possible pour avancer et, à ce petit jeu là, je sais faire. Alors que je me retrouve à moins de 100 kilomètres de l'arrivée. J'avale à un rythme désormais soutenu les longues lignes droites du Gâtinais sans me retourner un seul instant. Je suis vraiment dans mon élément. Je fais abstraction de tout et me concentre uniquement sur mon sujet. Je tente d’écouter mon organisme. Mais celui-ci, pas loin du bout du rouleau, ne dit plus grand chose. Mes jambes qui enroulent implacablement du braquet depuis douze heures ne se rendent à présent même plus compte qu’elles tournent, le geste étant devenu quasi automatique, comme un cœur qui respire. Le mien va d’ailleurs toujours bien. Il est 19 heures et il ne me reste plus que 50 bornes à parcourir. Je continue à appuyer de plus en plus fort sur mes pédales tout en prenant également le soin de rouler sur du bitume propre de façon à limiter au maximum les risques de crevaison. Bref, je restitue parfaitement ma partition. Que je mijote en moi depuis tellement longtemps ! J'entre à présent dans la dernière heure de course. Quand je me surprends aux abords d’Amponville à plus de 40 km/h au compteur ! Au fond de moi, j'ai compris que je ne serai plus rattraper maintenant par un coup de fringale ou par une défaillance carabinée. Au fond de moi, j'aimerais tellement lever le pied pour apprécier au mieux mon nouveau record en Force. Mais, au fond de moi, je sais mieux que personne qu’en vélo tant que la ligne n’est pas franchie rien n’est fait. Si bien que je ne peux pas me permettre de finir en roue libre. N’empêche, mon visage, jusqu’à là totalement fermé et uniquement marqué par l’effort, commence à s’illuminer. Dans la descente d’Achères-la-Forêt que je dévale comme un acrobate, les premiers cris de joie commencent à fuser. En entrant dans St Martin-en-Bière, je franchis le chiffre symbolique des 300 kilomètres et laisse échapper une larme. C’est la larme du triomphe. Je vais réussir dans quelques instants l’exploit le plus insensé de ma jeune carrière de coureur cycliste et cette fois-ci il n’y aura pas de suspens hitchcockien comme à Auxerre l’an dernier. Je retiens pourtant mon souffle. Pour ne pas faire d’arrêt cardiaque. Tellement je suis submergé par l’émotion. C’est la dernière ligne droite qui me laisse enfin entrevoir mon petit village célysien. Ca y est. C’est fait. Je lève les bras au ciel. Et me signe par trois fois. Trois fois comme trois cents. Je réalise alors que je viens de réussir mon impossible pari : franchir seul le cap des 300 kilomètres de vélo en une journée sur un trajet aller-retour ! Alors, au passage sur la ligne d’arrivée, à 21h08, après 305 kilomètres, c’est une véritable exaltation frénétique qui résonne dans Cély. Je me lâche complètement. Toute ma joie mais aussi toute ma rage ressortent dans mes hurlements. Je suis seul au monde. C’est énorme. Surréaliste. Je m’assieds alors, ouvre mon portable, envoie des SMS à mes meilleurs amis pour les avertir de l’heureux événement… avant que mes parents n’arrivent et ne me prennent en photo avec mes trois doigts symboliques pointés vers le ciel en guise d’exploit absolu ! En ce jeudi 1er juillet 2004 vient tout simplement d’avoir lieu la plus hallucinante des St Thierry depuis l’année 1983. De loin. De très loin. De 305 kilomètres…

 

Le parcours : Cély en Bière - Fleury en Bière - St Martin en Bière - Arbonne la Forêt - Achères la Forêt - La Chapelle la Reine - Amponville - Fromont - Puiseaux - Beaumont du Gâtinais - Juranville - Ladon - Presnoy - Thimory - La Cour Marigny - Montereau - Gien - St Martin sur Ocre - St Brisson sur Loire - Châtillon sur Loire - Beaulieu - Belleville sur Loire - Sury près Léré - Léré - Boulleret - Cosne sur Loire - Myennes - La Celle sur Loire - Neuvy sur Loire - Bonny sur Loire - Ousson sur Loire - Briare - La Bussière - Boismorand - Les Choux - Langesse - Le Moulinet sur Solin - Varennes Changy - Oussoy en Gâtinais - Thimory - Presnoy - Ladon - Juranville - Beaumont du Gâtinais - Puiseaux - Fromont - Amponville - La Chapelle la Reine - Achères la Forêt - Arbonne la Forêt - St Martin en Bière - Fleury en Bière - Cély en Bière, 305 kilomètres


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Km 305, Cély-en-Bière (77)
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