Tour du Mont Blanc

Après un mois de juillet consacré à faire sauter les Alpes, Galibier, Izoard et La Plagne en tête, j'aborde août 2010 avec les mêmes intentions. Depuis près de deux ans et la révélation du tracé du Tour de France 2009, je rêve secrètement d'une étape hallucinante reliant Bourg St Maurice à Martigny par le Val d'Aoste. Trois pays, deux cols hors-catégorie, plus de deux cents kilomètres, le tout à l'ombre du plus haut massif d'Europe occidental, c'est le Tour du Mont Blanc !

Ne pouvant dormir à Bourg St Maurice, et encore moins en Suisse, pour des raisons logistiques, la journée déjà longue devra prendre des allures interminables pour espérer voir mon rêve impossible se réaliser. Il faut vivre en rêvant et rêver en vivant. C'est ma philosophie de la vie lorsque je me prosterne devant l'immense massif alpestre, source de tous mes fantasmes mais aussi de tous mes excès depuis trois ans...

Le départ est donné samedi 7 août d'une petite bourgade de l'Ain, Ambérieu en Bugey, plus connu pour son noeud ferroviaire important que pour son historique château des Allymes. Je m'engouffre dans la vallée de l'Albarine jusqu'à St Rambert où je bifurque sur la droite en direction du col de Portes. C'est mon premier col du Jura de l'année, et mon septième massif après les Pyrénées, le Massif Central, les Alpes, la Sierra Nevada en Espagne, les Vosges et la Forêt Noire en Allemagne. Au sommet, à 1008 mètres d'altitude, le Mont Blanc me pète déjà à la figure comme un flash-ball de l'armée américaine...

On plonge sur la vallée du Rhône à tombeau ouvert. Le Jura s'efface pour laisser place aux premiers contreforts alpins. Comme il y a deux ans sur Lyon - Mont Blanc, j'enjambe le petit col du Chat entre Yenne et Chambéry. Au sommet, le panorama est toujours aussi grandiose sur Aix les Bains, le splendide lac du Bourget, et les neiges éternelles de la chaîne de Belledonne. Je m'arrête dans la préfecture savoyarde après une bonne première journée de mise en jambe.

Demain est un autre jour. Rongé par le stress, je n'ai pas bien dormi. Le train de nuit Paris Austerlitz - Bourg St Maurice que je conduisais jadis de la capitale à Dijon, du temps où la SNCF ne jurait pas encore que par l'hyperspécialisation, m'emmène jusqu'au bout de la Tarentaise. La CycloCoeur, une cyclosportive organisée sur le parvis de la gare de Bourg St Maurice, ne m'émeut pas plus que ça. Au moment de m'élancer, à 7h55 du matin, il fait frais et moche. Le col du Petit St Bernard est tout là-haut, perché à 2188 mètres d'altitude, à 31 kilomètres de là ! Vaut mieux donc commencer par débrancher ses neurones. J'escalade en dedans, sans transpirer, un col hors-catégorie du Tour. En dix ans de vélo, c'est bien la première fois que ça m'arrive. Sur le haut du col, deux belges qui se tirent la bourre m'interpellent. – "Vous êtes belge pour porter le maillot de champion du Monde de Tom Boonen ?" – "Non, je suis français, c'est le maillot de Paolo Bettini, et je me suis permis de l'enfiler car je tente de rallier la Suisse aujourd'hui par les deux St Bernard." – "Tu es complètement dingue. Laisse-nous te prendre une photo au Petit St Bernard, c'est beau ce que tu fais."

Une fois la discussion terminée, je plonge en Val d'Aoste. A La Thuile, l'indication du colle San Carlo me remémore la folle ascension sous le déluge du duo Basso-Piepoli lors du Giro 2006. Les deux sont bien évidemment depuis tombés dans la nasse. Mais Ivan le terrible est revenu aux affaires depuis peu et m'a même fait un beau bras d'honneur en mai dernier sur ce même Tour d'Italie. Lors du Giro 2006 de la honte, un autre sommet monumental était au programme le lendemain, le col du Grand St Bernard ! C'est ma prochaine ligne de mire. A Pré St Didier, j'entrevois le Monte Bianco. Courmayeur est à cinq kilomètres de là. Mes grands-parents m'y avaient emmené en 1996 et avaient fait une photo de moi avec un St Bernard. Quelque part, ils avaient scellé mon destin...

L'histoire s'accélère à Aoste lorsque je m'oriente plein nord en direction du Gran San Bernardo. 33 kilomètres d'ascension à près de 6% de moyenne sous une grosse chaleur au pied ! Après 1h30 de grimpette, me sentant proche de l'explosion, autant physique que mentale, je m'arrête à Etroubles. Je me rafraîchis dans un lavoir et mange à nouveau. Boire et manger, je ne fais que ça depuis ce matin. A Sarre, j'ai même dévalisé un abricotier. En vain. Mon alimentation semble tellement dérisoire devant les 8000 calories que je dois laisser aujourd'hui autour du Mont Blanc...

Après St Oyen, la pente se redresse. Les pourcentages correspondent plus à mes qualités de grimpeur et l'air de la haute montagne me transcende. Je suis malgré tout en difficulté mais qu'importe. Porté par l'exploit que je suis en train d'accomplir, mon coup de pédale devient mécanique. Chacun de mes regards se porte maintenant sur le sommet que j'entrevois dans l'immensité des lieux. Au même titre que mes grands-parents qui m'encouragent de là-haut. Des flashs, plusieurs flashs, et ces italiens qui crient à tue-tête en me dépassant dans leurs grosses cylindrées, je flirte bien avec le Mont Blanc...

La frontière italo-suisse est là, le lac un peu plus loin, et l'Hospice du Grand St Bernard faisant office de col à 2469 mètres d'altitude aussi. Peu de cyclistes, beaucoup de touristes venus des quatre coins de l'Europe, les Alpes suisses restent un vaste carrefour hétéroclite, à des années lumière de la "beauf attitude" que l'on trouve dans les Alpes françaises...

La descente sur Martigny s'enclenche sans transition. Je dévale à une vitesse folle le Val d'Entremont. Plus vite que n'importe quel véhicule routier. Une heure plus tard, je me retrouve déjà à Martigny. L'InterRegio pour Aigle m'attend, m'évitant d'affronter les rafales de vent contraire dans le défilé valaisan du Rhône. Depuis le siège de l'UCI, je rallie juste avant la nuit mon hôtel dans l'agglomération de Thonon les Bains. 216 kilomètres, 11 heures de vélo, la journée des deux St Bernard était bel et bien hors norme mais je l'ai bouclé avec une maestria déconcertante...

J'ai peu mangé le soir face au Léman et beaucoup dormi. Ce n'est pas suffisant pour envisager une grande journée de cyclisme le lendemain. Peu importe, ce que j'ai fait la veille suffit amplement à mon bonheur. Il n'y a pas le feu au lac comme disent les Genevois en évoquant le Léman. En m'envolant sur ce dernier dans le col du Feu, l'expression est momentanément contredite. Le Chablais offre des paysages reposants de moyenne montagne. J'enchaîne avec les cols des Arces, de Terramont et de Jambaz. Dans la descente de ce dernier, le Mont Blanc me rappelle sur ma gauche que je suis toujours autant surveillé...

Je retombe dans la vallée à St Jeoire. Direction plein ouest vers Annemasse puis Genève. Je retrouve le bout du Léman dans le meilleur rôle possible. Celui du serial killer courant par étapes et non dans celui du touriste lambda faisant des cadeaux aléatoires comme il y a quinze jours ! C'est qui le patron à Genève ? C'est Kaiser Bientz face à l'immense jet d'eau...

Le Mont Blanc que je laisse derrière moi peut dormir tranquille. Je m'enfuis par la vallée du Rhône et repasse en France à Pougny. La dernière bosse se situe à Collonges avec le défilé de l'Ecluse. Je monte en roue libre savourant l'exploit. Cris de joie mais aussi de rage m'accompagnent dans la plongée sur Bellegarde où je conclus ma 14ème course par étapes. Me voilà le 9 août 2010 avec déjà 60 CdF et 88 sommets depuis février. En éternel insatisfait, je me laisse cependant aller : "C'est sans hésitation ma plus grande année. Cenis, Sestriere, Galibier, Izoard, La Plagne, St Bernard, je ne sais pas si un petit parisien comme moi mérite vraiment tout ça. Je sais juste que les Alpes et moi sommes maintenant unis pour la vie, pour le meilleur comme pour le pire !"

 

  • Le parcours :

07/08/10 : Ambérieu en Bugey - St Rambert en Bugey - Conand - Ordonnaz - Contrevoz - Belley - Virignin - Yenne - St Jean de Chevelu - Le Bourget du Lac - Chambéry, 110 km

08/08/10 : Bourg St Maurice - Séez - La Rosière - La Thuile - Pré St Didier - Morgex - La Salle - Arvier - Villeneuve - St Pierre - Sarre - Aoste - Gignod - Etroubles - St Oyen - Bourg St Pierre - Liddes - Orsières - Sembrancher - Bovernier - Martigny, 216 km

09/08/10 : Publier - Thonon les Bains - Orcier - Habère Poche - Mégevette - Onnion - St Jeoire - Bonne - Annemasse - Genève - Chancy - Pougny - Collonges - Léaz - Bellegarde sur Valserine, 118 km

 

  • Total : Ambérieu en Bugey (01) - Bellegarde sur Valserine (01) par Bourg St Maurice (73) et Martigny (Suisse), 444 kilomètres parcourus et 7 cols escaladés en 3 jours !


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Km 040, Col de Portes (01) Km 092, Col du Chat (73) Km 110, Chambéry (73) Km 135, La Rosière (73) Km 144, Col du Petit St Bernard (73) Km 195, Sarre (Italie) Km 230, Etroubles (Italie) Km 250, Col du Grand St Bernard (Suisse) Km 407, Genève (Suisse) Km 444, Bellegarde sur Valserine (01)
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