Ambérieu en Bugey - Avignon

Les semaines se suivent et se ressemblent en cet été 2010. Les Alpes, j'y viens et y reviens au gré du vent. Déjà 8000 kilomètres, 60 CdF et 88 cols au compteur depuis le début de l'année, je dois bien regarder ces chiffres effroyables à deux fois pour prendre conscience que ce sont bien les miens...

Je débarque ce samedi 14 août exactement au même endroit qu'il y a une semaine pour le lancement de mon Tour du Mont Blanc, à Ambérieu en Bugey. La première journée courue sous un temps humide est anecdotique. J'erre le long du Rhône tel un zombie en mal de rêve. Je repense à cette fille qui était avec moi, sur mon porte-bagages, tout le début de saison. J'y ai songé à vrai dire tout Paris - Nice, toute l'Andalousie, toute l'Alsace, tous ces jours passés sur mon vélo de mars à juillet...

Je me remémore cette phrase de Guillaume Prébois, mon seul modèle dans le cyclisme moderne, lors de son Tour du Monde en 80 jours : " Une femme est comme ton ombre : si tu la poursuis, tu ne l'attrapes pas, mais si tu lui tournes le dos elle te suit ". Alors pardonne-moi Mélanie de ne t'avoir pas assez tourné le dos. Ton souvenir s'enfuit comme le Rhône à travers les monts jurassiens... 

A St Genix sur Guiers, il est temps de se réveiller pour l'entrée éphémère en Savoie. Une première petite bosse au Pont de Beauvoisin, une deuxième à St Geoire en Valdaine, et je plonge déjà à 75 km/h sur Voiron puis Voreppe pour arriver in extremis avant le déluge à St Egrève.

Demain est un autre jour, même si la météo ne s'est guère améliorée pendant la nuit. Je suis toujours nostalgique dans le TER qui m'emmène à Lus la Croix Haute. La dernière fois que j'ai pris ce train en juin, j'avais discuté avec une charmante grenobloise rentrant de Rome - Aix en Provence... en vélo. J'avais lu dans ses yeux énormément de choses. Ces yeux de cyclistes qui ne mentent jamais dès lors qu'on évoque autre chose que le dopage. Je savais qu'en omettant de descendre à Lus la Croix Haute mon destin était scellé. C'est peut-être pour ça que j'y suis descendu, la mort dans l'âme, l'histoire avant l'amour... pour le moment !

Il fait frais en dévalant sur Aspres sur Buëch puis Veynes. L'échauffement est terminé à la sortie du village du célèbre soigneur de Richard Virenque du temps où ce dernier marchait sur les Alpes tel un extraterrestre. Espréaux, Foureyssasse, Guérins, Villar, l'enchaînement en moyenne montagne fait mal par ce temps anormalement frais et humide pour la saison. Je ne parviens pas à éviter l'orage dans la descente finale sur Gap. Mais je ne me plains pas pour autant car à quelques kilomètres de là, la neige s'est abattue un 15 août sur l'Izoard et les courageux participants au triathlon d'Embrun. Drôle d'été...

Depuis deux jours, je suis en panne de motivation. Un peu comme à mon travail. Je suis là sans être là. Mon vélo gravit des cols, le cycliste suit sans broncher. J'ai besoin d'une grande journée de vélo pour me relancer, si toutefois j'ai encore les jambes avec ce froid qui court-circuite mes sensations depuis deux jours. Cette journée est pour aujourd'hui lorsque je m'élance de Laragne-Montéglin. Le menu s'annonce copieux. Deux cyclistes hautains me déposent dans les gorges de la Méouge. Par orgueil, je prends leur roue. Ils roulent à bloc pour me larguer mais n'y parvenant pas, ils décident de bifurquer à Ballons en direction du col de St Jean. Je tiens bien évidemment le choc et manque même à plusieurs reprises de démarrer violemment pour leur montrer un peu à qui ils ont affaire. Mais une voix me souffle : " on se calme Thierry car tout à l'heure ils ne seront pas avec toi sur les pentes de la montagne mythique ". 

Le Ventoux se profile en effet déjà. Si depuis le départ d'Ambérieu, je roule en dedans, c'est aussi inconsciemment en vue du sixième round explosif que je vais livrer tout à l'heure au meilleur de la journée sur le Géant de Provence. Les cols de Macuègne et de l'Homme Mort sont avalés sans souci. Je plonge sur Ferrassières puis Sault à une vitesse décoiffante. Les rafales de mistral m'inquiètent. Si ça souffle si fort en bas, qu'est ce que ça sera une fois là-haut...

Sault, dix ans après ! J'y avais enterré ma vie de looser un vendredi 25 août 2000. Mes parents m'avaient déposé en voiture au pied et je m'étais attaqué au premier col de mon existence : le Mont Ventoux, rien de plus rude en France pour débuter ! Bien évidemment, jeune et arrogant que j'étais à l'époque, je n'avais pas respecté l'ogre. J'avais même manqué de faire un arrêt cardiaque sur la partie lunaire. Fier comme un coq à 1912 mètres d'altitude, j'avais simulé à ma mère que tout allait bien alors que j'aurai aimé, comme Merckx jadis, être placé directement sous assistance respiratoire pour mieux récupérer...

Les temps ont changé, j'ai appris à respecter le Ventoux, moi-même, mon histoire, aussi tourmentée soit elle ! A tel point qu'à chacun de mes retours sur le Mont Chauve, mon coeur se serre comme au premier jour. Je suis né ici il y a une décennie. Je ne l'oublie pas, encore moins aujourd'hui...

J'ai débuté l'ascension prudemment, dans la roue de deux étrangers qui grimpent au train. Avec les rafales de vent contraire, ce n'est pas une mauvaise pioche. A mi-ascension, la pente s'adoucit. A tel point que je me sens obligé de démarrer violemment. On est sur le Ventoux, ça fait deux jours et demi que je ronge mon frein, alors j'ai le droit d'envoyer les watts. Je monte tel un scooter sans spécialement souffrir. Je me fais peur lorsque j'arrive à 30 km/h au Chalet-Reynard. Le carnage continue au début de la partie lunaire. Je monte à 15 km/h avec une force démoniaque. J'éparpille une quantité incroyable de cyclotouristes sur la pente. Suis-je vraiment sur le Ventoux pour grimper aussi vite ?

La réponse va m'être rapidement donnée lorsque je suis pris d'un terrible point de côté. Je lâche immédiatement du lest pour finir en roue libre. J'ai retenu les leçons du passé. Mais quelle différence de performance quand même entre aujourd'hui et le début des années 2000. Aborder le Ventoux après déjà trois cols et près de cent kilomètres n'est pas une partie de plaisir. Pourtant je prends littéralement mon pied. Cette montagne est la seule en France qui a cette capacité à faire tomber les masques. Aux gens qui ne me connaissent pas plus que ça, je leur réponds souvent : " Si vous voulez vraiment savoir qui je suis, venez me voir gravir le Ventoux et vous saurez tout de moi, mes qualités, mes défauts, mes passions, mes tourments... "

J'efface Simpson sur ma droite. Il reste un kilomètre à 11%. Les touristes en voiture sont nombreux et surexcités. Ils crient violemment en déboîtant. On se croirait en pleine furia labellisée Tour de France. Après 1h40 d'ascension, j'atteins le toit de Provence l'esprit apaisé. Pour la première fois en six ascensions, je ne me signe pas en haut. Juste un coup de poing rageur sur mon guidon en guise de remerciement à mon Time Edge Translink, son premier Ventoux. Comme si le rapport de force commençait à s'équilibrer. Je n'ai assurément plus peur du Géant comme à mes débuts et notre relation est assurément loin d'être terminée. Un jour, je reviendrai ici pour le gravir trois fois en une même journée. Je le sais, je le sens, c'est écrit quelque part, juste une question de temps...

Je ne m'attarde pas au sommet et entame la descente à tombeau ouvert. 25 minutes plus tard, me voilà à Malaucène où je bifurque vers Bédoin via le petit col de la Madeleine. Un Ventoux et les trois villages faisant office de pied en une seule journée, ou un premier clin d'oeil par rapport à demain...

Je décrasse tranquillement jusqu'à Avignon, refusant même de courir après un TGV alors que d'ordinaire je raffole de ce genre de challenge sans grand intérêt. Parvenu dans la cité des Papes, mes sentiments sont comme souvent entremêlés après une grande journée de cyclisme. Six Ventoux en dix ans, deux montées par chacun des trois côtés, deux montées sèches depuis le pied, deux montées classiques dans les CdF et deux montées hors norme par étapes. Je divise bien aujourd'hui le Ventoux par trois, comme je le multiplierai demain par ce même nombre...

 

  • Le parcours :

14/08/10 : Ambérieu en Bugey - St Denis en Bugey - Lagnieu - St Sorlin en Bugey - Sault Brénaz - Serrières de Briord - Montagnieu - St Benoît - Brégnier Cordon - St Genix sur Guiers - Belmont Tramonet - Le Pont de Beauvoisin - St Bueil - St Geoire en Valdaine - Massieu - Chirens - Voiron - La Buisse - Voreppe - Fontanil Cornillon - St Egrève, 118 km

15/08/10 : Lus la Croix Haute - St Julien en Beauchêne - La Faurie - Aspres sur Buëch - Veynes - Esparron - Barcillonnette - Vitrolles - Lardier et Valença - Sigoyer - Pelleautier - La Freissinouse - Gap, 110 km

16/08/10 : Laragne Montéglin - Châteauneuf de Chabre - Barret le Bas - Ballons - Col de St Jean 1158m - Eygalayes - Séderon - Ferrassières - Sault - Mont Ventoux - Malaucène - Bédoin - Mazan - Pernes les Fontaines - St Saturnin lès Avignon - Le Pontet - Avignon, 187 km

 

  • Total : Ambérieu en Bugey (01) - Avignon (84) par St Egrève (38) et Gap (05), 415 kilomètres parcourus et 8 cols escaladés en 3 jours !


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Km 066, Le Pont de Beauvoisin (73) Km 088, Voiron (38) Km 150, Veynes (05) Km 165, Col d'Espréaux (05) Km 214, La Freissinouse (05) Km 263, Col de St Jean (26) Km 285, Col de Macuègne (26) Km 290, Col de l'Homme Mort (26) Km 329, Mont Ventoux (84) Km 415, Avignon (84)
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