Tour d'Italie 2013

  • Avant-course : 
Lundi 13 mai 2013, Ventimiglia, 11h10 : je suis au départ de mon premier Tour d'Italie seul et sans assistance ! La veille, j'ai dormi à Fréjus après un prologue de 113 kilomètres en Provence pour mettre en route. Avoir conquis le Tour 2011 et la Vuelta 2012 donne une dimension supplémentaire à ce Giro 2013. Celui-ci sera le défi d'une vie, celui des trois Grands Tours que très peu ont réussi ! Un triplé sur trois ans aussi qui a mûri progressivement dans mon esprit ces dernières années. Surtout depuis que j'ai bouclé l'an dernier le Tour d'Espagne à Barcelone. A 30 ans, je suis prêt. Fin prêt à relever le défi italien qui s'avèrera rapidement comme le Grand Tour le plus compliqué des trois à conquérir...
  •  13/05/13 (1ère étape) : Ventimiglia - Varazze, 136 kilomètres à 23 km/h
Comme pour la Vuelta a España, je m'élance sur le lungomare. Les rivages méditerranéens de Ventimiglia ont remplacé ceux de l'Atlantique à San Sebastián mais la tension reste la même au moment de partir à la conquête de mon quatrième Grand Tour, le deuxième hors de France ! Je connais bien le parcours de cette première étape pour m'y entraîner souvent à la mauvaise saison depuis Menton. Je longe la Méditerranée à contresens du final de Milan - San Remo. Il règne dans l'atmosphère un parfum de vacances. Le soleil est omniprésent, la température idéale et l'Italie déjà en folie sur la Via Aurelia. Je franchis les capi Berta, Cervo et Melle en douceur. C'est Savona au bout de la jetée. La mer ligurienne est belle à croquer. Comme ces italiennes extravagantes qui roucoulent dans leur douce langue latine ! A Varazze, le Giro n'est pas encore réellement lancé...
  • 14/05/13 (2ème étape) : Varazze - Moneglia, 161 kilomètres à 22,5 km/h
La deuxième étape de ce Giro me fait entrer de plein pied dans la course. La traversée de Genova est un calvaire entre le trafic infernal et la pollution émanant du port industriel. L'agglomération d'un million d’habitants est une réplique de Marseille en France avec ces 25 kilomètres le long de la mer. On y survit plus qu'on ne s'y émancipe. Je quitte le chaos par l'est et la longue bosse de Camogli qui me permet de basculer sur la formidable petite station balnéaire de Rapallo où Wouter Weylandt s'est tué il y a deux ans de cela sur ces mêmes routes du Tour d'Italie. Je finis l'étape à bloc dans les tunnels à sens unique interdits aux vélos du lungomare que l'ancienne ligne de chemin de fer empruntait autrefois. Adeptes du bazar ordonné et des excès en tout genre, les italiens klaxonnent avec véhémence pour m'encourager. Je descends de vélo à Moneglia avant de prendre un train pour Massa...
  • 15/05/13 (3ème étape) : Massa - Pistoia, 146 kilomètres à 19 km/h
    Passo del Vestito 1049m, Passo di Pradaccio 1617m,
    Passo delle Radici 1529m et Abetone 1386m
J'ai très bien dormi et déjeuné au fantastique hôtel Eura de Massa au moment d'attaquer la montagne sous un ciel couvert. Les Apennins sont devant moi. Premier obstacle de ce Giro 2013, le passo del Vestito, avec ses 20 kilomètres à 5% de moyenne, met un terme à la dolce vita du bord de mer. Le tunnel au sommet n'est pas éclairé et interdit aux vélos. Je le franchis à pied afin de basculer vers Castelnuovo di Gafargnana, pied du Pradaccio et ses pourcentages effrayants allant jusqu'à 18% ! La météo est instable et il fait froid ensuite dans le toboggan du Radici. Je récupère à Pievepelago la fameuse SS12 qui traverse l'Italie du Brennero à l'Abetone. La fraîcheur s'intensifie encore dans la descente détrempée vers Cutigliano où je dépose camions et automobilistes amorphes. Le final vers Pistoia est vallonné, ce qui me contraint de taper dedans jusqu'au bout de l'étape avant d'embarquer pour Florence. Le transfert rapide en train vers la capitale toscane ne me fait cependant pas oublier les efforts déployés depuis trois jours dans la botte...
  • 16/05/13 (4ème étape) : Florence - Pennabilli, 147 kilomètres à 17 km/h
    Passo della Consuma 1060m, Passo dei Mandrioli 1173m et Monte Fumaiolo 1348m

A l'impossible nul n'est tenu ! Le Giro n'a pas commencé depuis une semaine que la météo fait déjà des siennes. La Toscane est sous l'eau, notamment son berceau de la Renaissance. Sans prendre le temps de visiter quoique ce soit, je quitte Florence par le passo della Consuma où... se consume lentement mon moral du moment. Cela ne s'arrange pas dans l'interminable Mandrioli où je bascule momentanément en Emilie-Romagne. Comme dans les contrées reculées espagnoles au relief hostile, l'argent de l'Union Européenne a servi à construire dans la vallée du Savio d'impressionnants ouvrages d'art comme cette SS3bis littéralement suspendue au vide pendant des dizaines de kilomètres. L'ascension du Monte Fumaiolo où le Tibre prend sa source, tourne au carnage sous le déluge. Trempé de la tête au pied, je me mets soudainement à envoyer les watts comme jamais. Porté par une force divine, ou tout simplement par l'orgueil du champion blessé, je hurle ma rage au sommet comme si j'avais remporté un Grand Tour ! En réalité, j'ai juste survécu à une des pires journées de mon existence en basculant dans le Valmarecchia. Pour couronner cette étape épouvantable, je ne trouve pas mon hôtel à Pennabilli. Dépité, j'alpague au crépuscule une italienne d'un certain âge dans un anglais douteux. Elle me répond dans un français parfait qu'elle a vécu trente ans à Corbeil-Essonnes en référence au maillot de mon club de Ponthierry-Pringy que je porte fièrement sur les routes italiennes : "L'hôtel est au bas de la descente bel ragazzo. Forza pour ton Giro d'Italia !"

  • 17/05/13 (5ème étape) : Pennabilli - Ravenna, 127 kilomètres à 21 km/h

Après seulement quatre étapes, je me sens épuisé. Les Apennins franchis dans des conditions météorologiques inhumaines ont laissé des traces. Mais la pluie ayant cessée, je m'offre une journée de récupération tranquille vers Ravenna. Pas si tranquille que ça non plus car je partage au départ la route des Mille Miglia, un long défilé d'un millier de voitures d'époque à travers l'Italie ! J'escalade les quinze kilomètres menant au centre historique de St Marin perché sur un rocher à près de 750 mètres d'altitude. Du haut de mon neuvième pays annexé, la vue sur l'Adriatique est parfaite et la descente sur Rimini extrêmement rapide. Je flâne sur le lungomare en repensant momentanément à Marco Pantani, le plus incroyable des grimpeurs modernes disparu ici-même dans une chambre glauque d'un des milliers hôtels bétonnés de la côte ! Je m'arrête même à Cesenatico là où il est né. Un gigantesque salon cycliste urbain y est déployé en marge de la Granfondo. Les ragazze y défilent fières, majestueuses et très sûres d'elles. Comme le Giro d'Italia, elles se méritent. Mais mes efforts du moment sont exclusivement tournés vers la course rose...

  • 18/05/13 (6ème étape) : Ravenna - Padova, 162 kilomètres à 23,5 km/h
Dans mon hôtel du centre de Ravenna, il y a eu pas mal d'agitation. Comme dans toutes les grandes villes de la botte. Le serveur du restaurant qui jongle avec ses bouteilles d'eau pétillantes, la patronne de l'établissement qui parade avec la Serie A et le Masters de Rome en fond d'écran, les voisins qui font hurler la télévision jusqu'à trois heures du matin entre deux relations sexuelles : bienvenue en Italie ! Le pays comme la politique est en crise, le chômage n'a jamais été aussi important, les régions sont sinistrées par le maltempo mais l'italien n'en a cure. Il vit l'instant présent. Comme si c'était le dernier. Du moment que sa Fiat roule, que son Calcio tourne et que sa ragazza roucoule ! Au milieu de ce bordel constant, je suis juste contemplatif. Comme envoûté par ces latins exubérants. Si la France est le tour de l'argent, l'Espagne la vuelta du soleil, l'Italie est le giro du vacarme. Je continue de remonter la côte Adriatique en douceur. Même s'il fait beau aujourd'hui, le Pô et l'Adige que je franchis sont en crue. Je finis à fond dans Padova où je ne trouve pas la gare. C'est mon pote Alain qui depuis l'Allemagne me fournit les informations afin d'attraper mon train pour Venise...
  • 19/05/13 (7ème étape) : Venezia - Udine, 160 kilomètres à 21,5 km/h
Comme il n'a pas plu depuis deux jours, le déluge s'abat au départ de Venise. Des armées de touristes venues du monde entier s'agglutinent sous la gare Santa Lucia. Je le fais également une bonne demi-heure mais comme la pluie ne s'estompe pas, je décide de m'élancer sous les hallebardes. En rejoignant le continent, l'impensable se produit. Je chute lourdement à 20 km/h sur un fil de rail détrempé traversant inexplicablement la SR11. La poignée de mon dérailleur avant est écorchée au même titre que ma cuisse gauche. Je me relève péniblement pour aller me blottir directement contre le rail de protection. Pendant 180 secondes, des pensées noires m'envahissent. J'ai momentanément envie de tout plaquer. Ce Giro infernal au quotidien comme ce défi incroyable des trois Grands Tours en trois ans ! Je mange une barre, fais un checkup rapide et scrute le ciel comme pour demander de l'aide avant de remonter en selle. Le corps a encaissé le choc mais le moral est de nouveau touché. Je m'accroche au fait qu'au bout de cette septième étape, il y a la fameuse journée de repos pour panser mes plaies et tenter de récupérer. A San Donà di Piave, la pluie cesse et la journée se déroule ensuite sans encombre. Je quitte après Portogruaro la Vénétie pour pénétrer en Frioul. Construit sur les cendres de l'empire austro-hongrois, on parle ici davantage l'allemand que l'italien ! Cela donne au bazar ambiant un air schizophrénique. Après 1039 kilomètres et 7 cols engloutis en une semaine, je fais une promesse à Udine devant le Duomo : me battre jusqu'au bout de mes forces malgré la douleur pour tenter de décrocher dans neuf jours à Milan ce Giro de légende ! Les Alpes décideront...
  • 21/05/13 (8ème étape) : Udine - Kransjka Gora, 133 kilomètres à 20,5 km/h
    Passo del Predil 1611m et Korensko Sedlo 1080m
Je n'ai pas beaucoup mangé mais en contrepartie énormément dormi à mon hôtel d'Udine. J'ai profité de ma journée de repos pour faire gonfler et graisser mon vélo au Decathlon situé au nord de la ville. Mes brûlures sur le flanc gauche perturbent légèrement mon sommeil mais pas mon coup de pédale. Je m'élance donc à l'assaut des Alpes avec un moral retrouvé. Au bout d'une trentaine de kilomètres, je croise la route de Thonon - Trieste et entre en Slovénie. Il fait 25 degrés de moins que l'an dernier mais je n'en ai cure au moment d'attaquer le passo del Predil sous l'orage qui gronde. Au sommet, je suis ébranlé par la pluie glaciale. Mes mains ne répondent plus en plongeant sur Tarvisio. Le soleil réapparaît une heure plus loin dans les forêts boisées du Val de Save, rivière d'un millier de kilomètres qui se déverse dans le Danube à Belgrade. Le calme slovène tranche avec l'agitation italienne. On est déjà en Europe de l'Est quand je conclus à Kranjska Gora cette première journée alpestre tranquille malgré le maltempo. La perle de la Haute-Carniole est en Slovénie l'équivalent de Courchevel en France ou de St Moritz en Suisse. De riches gens hautains s'y exhibent toute l'année sans y pratiquer le moindre sport d'hiver. Mais quand ils me voient débouler de Korensko Sedlo dans le froid, ils ouvrent leur grands yeux médusés pour admirer le guerriero del Giro d'Italia...
  • 22/05/13 (9ème étape) : Tarvisio - Plöckenpass, 150 kilomètres à 19 km/h
    Sella Nevea 1190m, Altopiano del Montasio 1502m, Passo del Cason di Lanza 1552m, Plan di Zermula 1102m, Forcella di Lius 1072m et Plöckenpass 1360m
J'ai dormi à Tarvisio dans la chambre de Bradley Wiggins. C'est ce que la gentille patronne de l'Hôtel Al Sole m'a signifié à mon départ sous le soleil. Je pensais y retrouver des fioles d'AICAR mais Sir Brad marche sur ce Giro 2013 comme un âne dans les Dolomites, c'est-à-dire de travers ! Les Alpes carniques sont devant moi. La météo enfin passable, je m'élance pour une grande journée en montagne. Je gravis Sella Nevea avant de taper la tête la première dans les pourcentages hallucinants de Montasio où la course officielle a fait étape la semaine dernière. La descente sur Chiusaforte est rapide. A peine le temps de remonter la belle vallée de la Fella que je bifurque à Pontebba sur la gauche. Le Cason di Lanza, col le plus dur de ce Giro 2013 selon Vincenzo Nibali, est aussi scabreux que minuscule dans sa partie finale. Pour me donner du courage, je lis sur chaque maison les inscriptions en rose "Cason di Lanza saluta il Giro" ! Malgré les affaires de dopage à répétition, les italiens chérissent leur Grand Tour comme leurs enfants. Chaque jour qui passe me fait prendre conscience un peu plus que l'Italie est le pays du vélo. Bien plus que la France ou l'Espagne. Les piétons comme les automobilistes m'encouragent sur la pente comme un coureur professionnel. Lorsque je m'arrête à leur hauteur pour leur signifier dans un italien trivial que je cours le Giro, ils rugissent de plaisir. Après avoir franchi les petits cols de Zermula et Lius, je bascule dans la valle del But. Le Zoncolan est en face mais je finis cette étape de légende sur les pentes du Plöckenpass. Après 150 kilomètres et 3300 mètres de dénivellation positive, j'étends encore un peu plus mon empire en Europe ! L'Autriche est le dixième pays hors de France que je conquiers. Cela vaut bien une birra piccola à six jours de Milan...
  • 23/05/13 (10ème étape) : Sùtrio - Cortina d'Ampezzo, 126 kilomètres à 19 km/h
    Passo di Mauria 1298m et Pocol 1530m
N'ayant pas totalement récupéré des efforts violents de la veille, j'effectue une longue étape de transition avant la grande bataille des Dolomites prévue ces deux prochains jours. La fraîcheur ressentie toute la journée ne m'aide pas à retrouver mes sensations. Je suis à l'arrêt dans le passo di Mauria qui culmine à seulement 1300 mètres et où le Tagliamento prend sa source. Je bascule ensuite dans la vallée glaciale du Piave où les lacs artificiels peinent à exprimer toute leur splendeur sous ces nuages menaçants. A Pieve di Cadore, je bifurque à droite pour remonter la valle del Boite. Une piste cyclable construite sur l'ancienne ligne ferroviaire des Dolomites Cazaldo di Cadore - Dobbiaco fermée depuis cinquante ans me permet de rouler au calme... jusqu'à ce qu'un violent orage ne s'abatte sous mes roues à seulement cinq kilomètres de Cortina d'Ampezzo ! Je suis trempé de la tête au pied en moins d'une minute et ce ne sont pas les cinq kilomètres d'ascension vers le hameau de Pocol où je fais étape qui me permettront de reprendre mes esprits. A l'hôtel, le gérant m'informe que la neige est attendue dès ce soir et toute la journée de demain. Je crois à une farce de mauvais goût pour un 23 mai. Lorsque je me couche sous les coups de 23 heures, je découvre pourtant avec stupéfaction depuis la fenêtre de ma chambre de majestueux cerfs déambuler sous de gros flocons. L'étape de demain avec l'enchaînement mythique Falzarego - Fedaia - Campolongo est déjà annulée et mon Giro est en stand-by dans les Dolomites...
  • 25/05/13 (11ème étape) : Cortina d'Ampezzo - Bolzano, 152 kilomètres à 27,5 km/h
    Passo di Cimabanche 1530m
Après un 24 mai horrible à broyer du noir depuis ma chambre d'hôtel, je suis reparti le couteau entre les dents vers Bolzano. L'étape reine de la course officielle empruntant le Gavia et le Stelvio a elle aussi été annulée hier en raison du maltempo. Il fait une température négative au départ de Cortina à 1500 mètres d'altitude mais peu importe à vrai dire. Il faut sortir de cette calotte glaciaire par n'importe quel moyen. A pied dans la neige même s'il le faut. J'achète des gants longs à la sortie de la station pour préserver mes mains et roule le plus fort possible pour survivre en cuissard court. Le passo di Cimabanche est englouti en un temps record. Il fait tellement mauvais sur la route que les organisateurs du Giro ont modifié le parcours de cette étape de montagne. Je croise donc le peloton professionnel peu après Brunico. Ce dernier finira ce Giro de légende dans quelques heures sous la neige par moins trois degrés au Tre Cime di Lavaredo ! Je retrouve enfin la plaine à Bressanone en bifurquant plein sud dans la vallée de l'Isarco. Comme il fait désormais moins froid, j'en profite pour visser encore un peu plus jusqu'à Bolzano. Ma moyenne horaire du jour indique 27,5 km/h ! Cela se passe de commentaires après deux semaines de course. Les Dolomites ont sérieusement été escamotées mais mon Giro est sauvé. Le déluge des Apennins, la chute dans Venise, la neige sur les Alpes, il m'en faudra encore davantage pour me faire renoncer à mon rêve italien...
  • 26/05/13 (12ème étape) : Trento - Case di Viso, 116 kilomètres à 19 km/h
    Passo del Tonale 1883m et Case di Viso 1763m
 Au départ de Trento, un ciel bleu hivernal m'accueille au réveil. Il y a de la neige sur toutes les montagnes mais le maltempo n'est pour l'heure plus d'actualité. Je m'enfuis dans le Val di Non dont la beauté est à couper le souffle. Comme cet immense lac de Santa Giustina que je contemple telle une ragazza parfaite ! A Cis, je bifurque dans le Val di Sole. C'est le début de l'interminable ascension du Tonale, Cima Coppi de mon Giro d'Italia à 1883 mètres. Je le franchis sans sourciller. Au sommet, je pose en patron face aux 3000 enneigés. Je quitte alors le Trentin pour la Lombardie. A Ponte di Legno, le Gavia est logiquement toujours fermé à cause de la neige. Je finis donc ma journée au Case di Viso, montée cul-de-sac depuis Pezzo. Le soir à l'hôtel, je regarde la télévision lombarde. Celle-ci, vingt ans jour pour jour après la défaite du grand Milan contre Marseille, retransmet la finale de la Coupe d'Italie entre les deux ennemis romains. La Lazio l'emporte 1-0 contre la Roma. Emporté par la folie du moment, l'entraîneur laziale Vladimir Petkovic fait le tour du stade avec un aigle royal sous le bras. Le célèbre rapace ne marche pas sur les Alpes mais il remporte le match qu'il ne fallait pas perdre. A trois jours de l'arrivée de mon Giro d'Italia, je me raccroche à cette image...
  • 27/05/13 (13ème étape) : Ponte di Legno - Morbegno, 121 kilomètres à 19,5 km/h
    Passo del Mortirolo 1852m et Passo d'Aprica 1172m
C'est enfin le printemps au départ de Ponte di Legno. J'escalade le mythique Mortirolo depuis Monno. Les 12 kilomètres à 7,5% sont rondement menés. Au sommet à 1850 mètres d'altitude, je découvre la belle vallée d'Adda. La Suisse est à moins de dix kilomètres de là mais j'enchaîne sur Aprica, 22ème et dernier col de ce Giro polaire ! En retombant en plaine à Tresenda, un fort vent de face me freine jusqu'à Sondrio. Les Alpes enfin derrière moi, je ne peste pas et préfère roulotter avec la sensation du devoir accompli. Je commence à réfléchir à mon arrivée reportée d'un jour en raison de l'étape annulée suite à la neige. Mon pote Benjamin me donne le feu vert depuis Paris pour finir en TGV privé dans deux jours à Turin. A Morbegno, j'ai mal un peu partout en descendant de mon vélo après 1837 kilomètres en deux semaines. Affalé comme un ministre dans ma chambre d'hôtel, je me délecte des messages de mon frère relatant Roland-Garros. Le soir, je m'enfile une birra media au restaurant. Même rempli de démence, je commence à entrevoir le fond de mon verre comme le bout de mon Giro...
  • 28/05/13 (14ème étape) : Morbegno - Monza, 134 kilomètres à 23,5 km/h
Je rêvais d'une avant-dernière étape tranquille le long du lago di Como. Les éboulements sur la SS36 suite au maltempo en décident autrement puisque l'infernal trafic routier est reporté en bord de lac. Comme la route n'est pas adaptée au croisement des semi-remorques, les carabinieri régulent au compte-goutte le bordel ambiant. Pendant deux heures, je dois me battre avec des automobilistes prêts à tout pour se rendre au travail. La lutte est sévère. Je finis parfois dans le fossé pour éviter l'accident. Une fois n'est pas coutume, le comportement des italiens est stupide. Ce que je ne manque pas de leur signifier lorsque je les double par grappe à chaque barrage de police. A Lecco, terme du Tour de Lombardie, je sors de ce mauvais sketch en quittant le magique lac de Côme. Les indications étant mauvaises, je me raccroche à Elio, un sympathique cycliste italien, pour me guider vers Milan. Nous faisons un détour par le circuit automobile de Monza où j'ai contemplé enfant depuis mon poste de télévision tellement de succès de la Scuderia Ferrari. Je pose d'ailleurs avec la statue de Fangio dans le plus grand parc clôt d'Europe. En abandonnant mon guide, je réalise que la route nationale menant à la capitale lombarde est fermée pour cause de travaux. Comme toutes les déviations indiquent l'autoroute, je m'évite un final compliqué en dormant à Monza...
  • 29/05/13 (15ème étape) : Novara - Torino, 130 kilomètres à 25 km/h
Au réveil, à 8 heures du matin, des pluies diluviennes s'abattent sur Monza. Mes parents en France m'ont renseigné précisément sur la météo du jour. S'il va énormément pleuvoir en Lombardie, le Piémont est quant à lui épargné. Je reporte donc mon départ à Novara sous le soleil. Et démarre pleine balle sur la SR11 bien connue de mon ami Guillaume Prébois puisque celui-ci a vécu du côté de Vercelli lorsqu'il était correspondant sportif dans la botte. C'était l'époque où j'écoutais ses commentaires aiguisés sur une célèbre radio parisienne. Guillaume relatait alors le Giro d'Italia sans savoir qu'il allait lui même le courir seul en 2008 dans des conditions météorologiques épouvantables. Comme moi je l'entendais sans imaginer un seul instant que je tenterai de l'imiter cinq ans plus tard ! Alors lorsque je traverse la sympathique bourgade de Vercelli, mon cœur se serre en pensant à lui. Je continue de remonter la vallée du Pô à vive allure avec les Alpes enneigées sur ma droite et les champs inondés sur ma gauche. Chivasso est au bout de la ligne droite et ce n'est pas une prostituée vulgaire sur le bord de la route qui me fait sortir de ma concentration. Ce soir, je baise le Giro d'Italia ! Les derniers kilomètres vers Turin sont interminables avec l'orage en toile de fond. Comme je suis en avance pour attraper mon train à la Porta Susa, je finis au ralenti. Extrêmement attentif jusqu'au bout, je rentre dans Torino en campione ! Après 2101 bornes, le vélo s'arrête devant le Palazzo Reale où je verse trois larmes rattrapé par l'émotion. Ce sont les larmes des trois Grands Tours qui se répandent sur mon visage comme le déluge sur la capitale piémontaise. Si j'avais vécu mes deux victoires au Tour de France comme une revanche sur ma jeunesse chaotique, ce triomphe en Italie est l'aboutissement d'une philosophie de vie ! J'aurai pu enfiler les succès comme des perles dans mon pays sans me mettre en danger. A la place, j'ai pris le risque de courir en Europe afin d'étendre mon empire. Gagner le Tour d'Espagne en 2012 m'avait donné beaucoup de confiance. Mais c'est en terminant le Tour d'Italie à Turin ce mercredi 29 mai 2013 que ma Vuelta prend tout son sens. Je ne suis désormais plus l'enfant terrible du cyclisme célysien, ni ce gamin en mal de rêve qui faisait le tour de son quartier à 35 km/h faute de mieux. Je suis l'homme aux trois Grands Tours seul et sans assistance, ce forçat de la route qui a survécu à la chute, au froid, à la pluie et même à la neige sur ce Giro démentiel ! Alors au moment d'embarquer dans mon TGV privé pour Paris, j'ai une grosse pensée pour Coppi, Pantani et Prébois que je rejoins ce soir. Nous sommes dorénavant tous liés par la grande histoire du cyclisme...

  • Bilan du Tour d'Italie 2013 :

15 étapes en 17 jours seul et sans assistance, 2101 kilomètres et 22 cols parcourus en 99,51 heures à la moyenne horaire de 21,1 km/h !!!
 

  • Remerciements : 

A tous les miens ! Pensée spéciale en Italie pour Steeve mon reporter, Alain mon pilote, Benjamin mon contrôleur et Guillaume Prébois que je rejoins avec les 3 Grands Tours...


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